vendredi 27 mars 2009

Take the stairway to hell!

L’Agence de la santé publique du Canada a instauré, il y a quelques années, un programme qui porte le nom poétiquement questionnable de « Escalier vers la santé ». Forts de pertinentes statistiques selon lesquelles une cage d’escalier public où l’on ajoute deux ou trois tableaux de chez Walmart, une moquette bon marché et des panneaux indicateurs bidons font augmenter instantanément le nombre d’utilisateurs de cette voie piétonne de plus de 14 pourcents, ils baladent partout leur beau slogan « Take the stairway to health ». Ah…. N’est-ce pas magnifique de sentir la rassurante pression de la main maternelle du gouvernement dans notre dos puérile de citoyen un peu niais? N’est-il pas jouissif de constater tous les bienfaits que peuvent produire nos impôts sur le monde entier?

J’avais un petit soupir d’aise devant mon écran de portable quand j’ai reconnu le gloussement familier de mon voisin grimpant - je ne sais de quelle façon il s’y prend pour faire un pareil vacarme – avec nonchalance sa carcasse boutonneuse jusqu’à l’étage supérieur. Bruit de dinde sauvage en rut, d’abord. La grosse voix huileuse et mal ajustée se répercute de murs en murs qu’elle transperce comme par osmose – ou comme la tache d’huile pénètre l’essuie-tout pour y incruster à jamais son odeur rance -. Derrière ces éclats doucereux, déjà effrayants, nous surprend le soudain grondement brutal, un roulement de tonnerre sifflant au-dessus d’un troupeau de 1500 caribous en fureur n’ébranlerait pas autant la pauvre cage d’escalier. La tonalité augmente, l’intensité brouille jusqu’à ma pensée et c’est la fin du monde! le joug d’immenses dindons qui mettent l’univers à feu et à sang! Claquement de porte. L’écho s’essouffle. Un rot sonore retenti au-dessus de ma cuisine. Le voisin d’en haut est rentré. Devant un si simple constat, je devrais ranger mon chapelet, mais non, je ne m’y résigne pas. Terrible, la certitude que l’Apocalypse de la descente de l’escalier peut me frapper à tout moment.

Je hais l’escalier de mon bloc appartement. Je plonge chaque matin avec dégoût sous la lumière blafarde des néons qui rend mon regard terne. Chaque extrémité d’un pallier me nargue avec son miroir plein pied qui me renvoie le reflet blême de mon visage clos et des murs tout aussi déprimés que moi de passer une partie de leur existence dans un endroit aussi minable. L’air goûte le brun d’un mélange de tous les repas du bloc –c’est la couleur que ça doit donner si on tentait l’expérience visuellement parlant – : vieux oignons ruisselés à la poêle, steak de la semaine dernière, sauce tomatée, caris de l’appartement huit, poutine à répétition de l’ado d’en haut et un restant bienfaisant de mon chaï de l’après-midi qui tente comme il le peut de purifier l’ambiance olfactive déchaînée de la cage d’escalier à coup d’huiles essentielles 100% biologiques. Ce musée des odeurs, je le descends à pleine vitesse sous l’œil railleur des extincteurs implacables. On aurait beau y mettre des Van Gogh, un tapis Armani et des panneaux indicateurs avec mon horoscope dessus, je ne passerais pas une minute de plus sur les marches de ce hall exigu.

La cage d’escalier d’un bloc appartement, c’est l’endroit de la révélation ultime de notre égocentrisme, la prise de conscience immédiate - et chaque jour renouvelée - de notre faculté de nous mentir à nous-même. Dans la cacophonie hétéroclite des parfums de cuisine les plus divers et inagençables, entre ces murs poreux perméables aux symphonies de nos humanitudes, on ne peut tout simplement plus nier que nous cohabitons avec plusieurs personnes. Finie, cette certitude idiote d’être « seule » « chez soi ». Envolée l’impression fausse que les cloisons de notre quatre et demi nous séparent du reste du monde. Dans la cage d’escalier d’un bloc appartement, l’univers est un tout indiscutable. Moi, ça me prend comme un vertige. Aurais-je pu ignorer totalement que mes cris de l’autre soir était ouis par l’adolescent morveux du troisième et la vieille demoiselle d’en bas? Pourrais-je prétendre à nouveau que chanter sous la douche un samedi matin n’importune que mon chat? Toutes ces années passées à monter le volume de la chaîne stéréo pour dissimuler les bruits des voisins sous la carpette épaisse de ma musique préférée s’avèrent un mensonge odieux à la plus élémentaire intelligence : si je les entends, c’est qu’ils existent, tout près. Et s’ils existent, c’est qu’ils m’entendent aussi. Qu’on me comprenne bien. Je ne veux pas condamner ici tous les gens qui prétendent habiter sans colocataires dans un édifice à plusieurs appartements. Le mensonge est parfois nécessaire à la sauvegarde d’une illusion salutaire. De combien de cas supplémentaires de problème de santé mental seraient encombrés nos urgences – à nos frais à tous! – si tout le monde abattait le fragile paravent de ses constructions mentales?

Les deux pieds plantés dans le bois usé de l’escalier de mon bloc appartement, alors que sonne l’échec de ma prétendue solitude, le réflexe qui me vient, c’est la fuite. Quand les parois d’un blanc jauni se referment sur moi comme des peaux indésirables chargées de musc, de graisse et de relents d’after-shave, l’envie viscérale me prend de repousser cet étau humain qui m’étrangle. Je creuserais un trou dans la terre pour m’y enfouir en ermite, je courrais les bois à la recherche d’un lopin oublié, je rature de clics les sites immobiliers, n’importe quoi pourvu que l’espoir de posséder un jour mon espace, mon havre, mon repaire exclusif, s’érige au sommet du mat de l’escalier sale. Quel est ce besoin obsédant de me retrouver détachée du reste du monde? Pourquoi ce réflexe individualiste? Comment une planète chargée de près de huit milliards d’humains – et prévoyant une fulgurante augmentation d’ici à peine un siècle – peut-elle garantir à chacun un espace minimum vital bien à lui? Mon égocentrisme de locataire dédaigneuse est-il viable?

Je tenais ces réflexions au bout de mon crayon lorsque le soleil a frappé ma fenêtre. Sur le bois mat de l’escalier, j’ai reconnu le pas trottineur du joli monsieur du deuxième qui grimpait en sifflotant. Les notes s’élevaient, claires et caressantes, jusque dans mon salon vide et je me suis dit, soudain, que c’était peut-être pas si mal, après tout, d’être coincée dans ce bloc à briques jaunes. J’avais derrière les yeux l’image lumineuse de l’homme serein qui escaladait l’escalier, et j’ai souri. Comme quoi vivre en plein humanitude comporte son lot de joies. J’ai éteint l’ordinateur et je suis sortie sur le pallier siffler aussi.